Une guerre moderne, de nouvelles armes
La Première Guerre mondiale sera l’occasion pour l’industrie de l’armement d’innover: nouveaux matériaux, nouvelles techniques, nouvelles méthodes. Au cours de cette période, tant le secteur industriel que celui de l’armée se développent. L’aviation connait un essor sans précédent. Il en va de même pour l’utilisation des armes chimiques. Leur première utilisation durant la « Grande Guerre » remonte au mois d’août 1914 : les troupes françaises utilisent alors contre les troupes allemandes un gaz lacrymogène. C’est le xylyl bromide, un gaz développé par les forces de police parisiennes. Par la suite, les différents camps n’ont cessé, durant tout le conflit, une course à l’armes chimique la plus efficace, en dépit de l’interdiction de l’utilisation des armes toxiques décrétée lors des conférences de La Haye (1899 et 1907). L’Empire allemand décide d’ utiliser le chlore, un produit rejeté par les industries chimiques, disponible en grandes quantités. Les troupes allemandes l’emploieront en le présentant comme un gaz irritant et non mortel, ne portant ainsi pas atteinte aux accords des conférences de la Haye.
Le professeur Fritz Haber, chimiste allemand qui avait synthétisé le gaz ammoniac à partir de l’azote de l’air en 1910, mit au point un procédé de diffusion du chlore. C’est à Ypres, dont la seconde bataille vient de commencer, que le 22 avril 1915 à 17h24, que l’armée allemande utilise pour la première fois un gaz toxique à base de chlore. En à peine 6 à 8 minutes, 150 à 180 tonnes de chlore se dégagèrent d’environ 6 000 bouteilles d’acier placées dans les lignes allemandes. Le nuage se propagea sur 6 km, mettant hors de combat 15 000 hommes et entraînant la mort de 5 000 soldats par oedème aigu du poumon. Le témoignage du Docteur Béliard, médecin du 66ème régiment d’infanterie, rend bien compte de la l’horreur de cette attaque par surprise : «Des hommes se roulaient à terre convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang. La panique était extrême. Nous étouffions dans un brouillard de chlore. D’un bout de l’horizon à l’autre, le ciel était opaque, d’un vert étrange et sinistre».
Cette attaque sonna le début de la guerre des gaz. Durant tout le conflit, les armes chimiques prendront diverses formes: bonbonnes, obus, bombes, grenades…
Les gaz aussi se diversifieront : chlore, phosgène, « gaz moutarde », arsines ou encore chloropicrine. Comme la détection de ces armes chimiques n’est pas facile, il arrive souvent que l’on constate leur usage seulement quelques jours après les faits… Seule moyen de défense, la prévention: les masques à gaz seront eux aussi développés et améliorés tout au long des 4 années de guerre.
Fritz Haber continua ses recherches et décida d’employer le phosgène. Cet agent suffocant, cinq à six fois plus toxique que le chlore, fut utilisé le 22 juin 1916 à Verdun. La riposte des Français se fit au moyen d’acide cyanhydrique. Puis, en 1917, Haber mit au point un produit persistant capable de contaminer le terrain, d’attaquer l’épiderme et d’atteindre même les voies respiratoires. Des obus remplis de ce nouveau toxique furent tirés des lignes allemandes au cours de la nuit du 12 au 13 juillet 1917, à Ypres. C’est ainsi que l’ »ypérite », aussi appelée «gaz moutarde», à cause de son odeur, porta la terreur des gaz à son paroxysme: en trois semaines, 14 000 soldats alliés furent invalidés. Ce gaz ne provoquait pas un nombre important de morts, mais il était fortement invalidant. Fritz Haber lui-même avait noté que «Toute sensation inhabituelle ressentie dans la bouche inquiète l’esprit».
L’escalade de la guerre toxique se poursuivit ensuite jusqu’à la fin de la guerre. En octobre 1917, une attaque au phosgène menée par les Allemands contre les Italiens ne laissa aucun survivant. En 1918, des stocks d’ypérite avaient été constitués par toutes les grandes nations industrielles engagées dans le conflit. A partir du mois de juin de cette année, les obus d’ypérite constituèrent 25 % des munitions d’artillerie de l’armée française. Au cours de la même année, les Etats-Unis créèrent des obus chargés de lewisite, un composé organique de l’arsenic aux propriétés vésicantes, dont l’effet est plus rapide que l’ypérite. Le nombre total de décès liés aux armes chimiques entre 1915 et 1918 est estimé à 91 000 : cela représente 7 % du total des pertes de la première guerre mondiale.
Un paysage intensément bouleversé, sur 700 km de front
Le conflit s’est concentré autour d’ une ligne de front continue de 700 kilomètres, fortifiée,qu’aucune des armées en présence ne parviendra à briser avant 1918. Ce « statu quo », qui se maintint durant 4 longues années, donna lieu à une concentration d’hommes et d’armements inédite dans l’Histoire. Les conséquences sur les paysages et l’environnement de cette occupation sont nombreuses.
Les historiens estiment que la ligne de front et les aménagements des belligérants s’étendaient sur une moyenne de 12 km de large, et qu’environ deux cent soixante-cinq millions de mètres cubes de terre, sable et pierres ont été déplacés et/ou terrassées lors du creusement des tranchées, rien qu’ en France. Sur base de ces chiffres, l’historien de l’environnement Martin R. Mulford a conclu qu’environ 3760 miles carrés (soit plus de 6050 km2= 1/5 du territoire de la Belgique) ont été touchés directement, rien que par le creusement des tranchées et leurs installations annexes sur la ligne du front occidental. Onze départements français et le Sud-Ouest de la Belgique ont été littéralement ravagés par les combats. Les séquelles de ces bouleversements ont été multiples et de grande ampleur: le nombre des pertes humaines de la Première Guerre mondiale militaires et civiles est estimé à plus de 40 millions, dont 20 millions de morts et 21 millions de blessés. Pour l’environnement, le tribut de cette guerre est aussi lourd à payer: sur le front, les sols ont été littéralement retournés, mis à nus de toute végétation, pollués par de nombreux composés toxiques, et nombreuses espèces animales et végétales ont été atteintes de façon violente lors des combats
Les boues infernales du front
La boue s’ajouta aux multiples supplices vécus par les soldats sur le front de la Première Guerre mondiale. Max Deauville (pseudo du Docteur Maurice Duwez) la rendit célèbre en titrant un de ses ouvrages de récits de guerre « La Boue des Flandres ». De nombreux autres témoignages en parlent comme d’un enfer.
« Imaginez-vous une boue dans laquelle on s’enfonce jusqu’au ventre, certains s’enlisent même et c’est avec beaucoup de peine qu’on parvient à les en retirer ; jusqu’à 6 kilomètres au-delà du canal de l’Yser, ça va, le terrain reconquis est organisé, il y a soit des routes faites avec des pierres ou des rondins, soit des pistes de caillebotis. Mais après! restent 3 kilomètres environ, c’est un supplice que de patauger là-dedans ». 327E R.I., c.p. Ière armée.
« La boue, la voici, la vraie, la seule gadoue! Partout nous en avons jusqu’aux genoux. La guerre n’est pas le seul ennemi du poilu. Tous les récits de la boue, véritable problème dans des tranchées
creusées dans le limon des plateaux, et cela dans un labyrinthe de boyaux. Notre consolation, c’est de penser que si les Boches s’aventuraient là-dedans en nous attaquant, il n’en reviendrait pas un seul à Berlin. Les ordres nous sont parvenus d’installer des liaisons par coureurs dans les boyaux. Nous répondons par une fin de non recevoir; vu que nos coureurs ne savent pas nager. » Lieutenant Etévé du 417 R.I.
Illustration tirée du livre "Quelques images de la guerre... : Woëvre 1915, Verdun 1916" écrit et dessiné par le lieutenant E. Herscher (
Éditeur Berger-Levrault, 1917): il y a 100 ans, en janvier 1916, la plaine de la Woëvre...
QUAND LA GUERRE PERTURBE LA METEO
La boue ne se cantonna pas au secteur le plus occidental du front : elle fit partie du quotidien des tranchées de la Picardie à la Champagne. L’historien de l’environnement Martin R. Mulford compare cet afflux de boues sur le front au phénomène de liquéfaction des sols qui peut se produire lors de tremblements de terre sur des terrains sablonneux. « La liquéfaction explique-t-il, est le processus par lequel la terre apparemment solide se transforme en une sorte de liquide quand un tremblement de terre secoue une zone de sol d’une structure particulière. » Ce phénomène aurait notamment été observé lors du tremblement de terre de Loma Prieta en 1989. La terre perturbée par les bombardements, privée de tout végétal absorbant l’eau, et soumise au ruissellement des pluies se liquéfia d’une façon fort comparable, et en devint véritablement dangereuse. Martin R. Mulford estime aussi, sur base d’ études météorologiques de la fin du vingtième siècle, que la présence de grandes quantités de particules de poussière, de fumée et de produits chimiques dans l’air, a augmenté le nombre de noyaux de particules autour de laquelle l’eau pouvait se condenser, et accru ainsi la pluviométrie dans la région du front pendant les années de guerre…
Blaise Cendrars évoque ces précipitations dans le journal de tranchées L’Horizon de juillet 1918: »ce simple mot, pluie, qui ne signifie rien pour un civil ayant un toit au-dessus de la tête, contient à lui seul toute l’horreur pour un soldat sur le champs de bataille ».
Le capitaine Paul Flamant du 33ème RI, rend quant à lui compte de l’effet de ces trombes d’eau : « Nous vivons ici dans une boue immonde. Il tombe sans cesse des pluies diluviennes et, lorsque le soleil luit soudain, des mouches infectes bourdonnent sur le charnier humide où ont été creusés nos abris et nos tranchées. La glaise des boyaux est remplie de cadavres momifiés, allemands et français, qui se confondent avec la teinte neutre des choses, parmi les armes brisées et les épaves dont le sol de cette région est resté jonché depuis les furieux combats de 1916. Çà et là, une main crispée sort de terre ; un soulier chaussant un tibia apparaît à la suite de quelque éboulement. Nos hommes, indifférents, ou plutôt philosophes, y accrochent leurs bidons. »
Des chevaux pris dans la boue: extrait du 3e album de photos de Robert Brubachers (prises sur le front occidental de la Grande Guerre, entre avril et septembre 1916). Source: Europeana 14-18.
HOMMES ET ANIMAUX, HAPPES PAR LA TERRE LIQUEFIEE
Plus qu’un simple élément pénible pour les mouvements des troupes, la boue se fit même meurtière : elle pouvait avaler un homme ou un cheval en quelques minutes : « Enfin nous voilà aux tranchées, et avec quel temps ! De la boue jusqu’aux mollets ; si tu voyais les chevaux qui s’enlisent, tombent dans les trous d’obus et que l’on est obligé d’abattre, les camions qui s’embourbent, jusqu’à l’essieu, non, c’est épouvantable ; et la pluie, l’horrible pluie, qui n’arrête pas. » (Référence inconnue, citation tirée de « Les poilus ont la parole: dans les tranchées, lettres du front, 1917-1918 », Jean Nicot)
Dans « La main coupée », Blaise Cendrars livre l’effroyable description des effets meurtriers de la boue : « Nous étions remontés en ligne devant Herbécourt, dans la tranchée Clara, où tout l’héroïsme consistait de résister durant quatre jours à la succion de la boue qui faisait ventouse par en bas… Pour un sale coin c’était un sale coin, un lac de bouillasse d’où émergeaient des tas de boue qui s’arrondissaient en forme de croûtes molles et boursoufflées que crevaient les obus qui faisaient jaillir des geysers giclant épais à différentes hauteurs, le trou des entonnoirs se remplissant lentement mais inexorablement d’une eau lourde et crayeuse. Dans ce magma les hommes glissaient, sautaient, nageaient, étaient le plus souvent sur le dos ou sur le ventre que sur pieds et, comme des naufragés vidés dans un lagon, allaient munis d’une grosse canne ou d’un bâton, pataugeaient, s’enlisaient perdaient le fond, plongeaient dans la flotte jusqu’au menton, se cramponnaient à des pieux ou à des bouts de planche coincés entre deux monticules bavants ou fichés de travers le long des parois glissantes comme les échelons d’une échelle démantibulée dont les deux bouts eussent été engloutis, et les hommes se sentaient perdus et restaient cramponnés à leurs misérables appuis, comme suspendus au bord du gouffre qui digérait tout ce qui y tombait, et si l’immonde bouillasse ne montait pas jusqu’à leur instable point d’appui pour leur faire lâcher prise à la longue, on voyait dans leurs yeux monter l’horreur et le détresse au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience de leur situation et sentaient grandir leur faiblesse. Nous faisions corps avec des chasseurs à cheval mis à pied faute de montures et qui venaient avec nous à la Clara comme renfort, l’effectif des escouades étant réduit et allant chaque jour s’amenuisant à la suite des évacuations de plus en plus nombreuses vu les pieds gelés, les bronchites, les pneumonies, les conjonctivites, les maux de dents, et autres séquelles dues aux misères de ce premier hiver de guerre, et c’est dans la tranchée Clara que j’ai vu un de ces malheureux cavaliers, gênés qu’ils étaient dans leurs mouvements par leur haut shako, leurs éperons, leur grand sabre, leur manteau de cavalerie à pèlerine et à traîne, leurs houseaux, être lentement aspiré et disparaitre dans le fond sans que nous puissions le tirer de là, et nous étions bien dix à l’entourer, à lui tendre la main, des perches ou nos fusils, à lui donner de bons conseils pour se dépêtrer, lui criant surtout de ne pas bouger car il s’enfonçait à chaque mouvement qu’il faisait, à lui placer des bouts de bois sous les bras, essayant de faire levier avec une grosse tige de fer sans arriver à l’arracher, même au risque de lui défoncer la poitrine ou de lui faire sauter les omoplates tant nos manoeuvres se faisaient brusques dans notre désarroi, ses houseaux faisant succion, l’ignoble ventouse ayant raison de nous. Le malheureux!… »
La boue est sans pitié, pour y survivre, les soldats devront l’être parfois eux aussi, ainsi qu’on peut le lire dans l’Historique du 30ème RI : « Nuit du 22 au 23 avril. – Le Ier bataillon du 30ème RI monte à l’attaque du ravin de la Dame. Il a plu, la boue a envahi tout le secteur. Cherchant un abri, un homme s’est jeté dans le boyau, et la boue est aussitôt montée jusqu’à sa ceinture. Il demande de l’aide ; deux hommes lui ont tendu leurs fusils ; deux fois, ils ont glissé et vite ils ont repris place dans la colonne qui passe tout près, sourde aux supplications de l’enlisé qui s’enfonce lentement, sans secours. »
Liens entre l’Histoire, la biodiversité et les paysages
Dans « Histoire du paysage, enjeu économique, esthétique et éthique», Gérard Tiné écrit qu’« il n’est pas de paysage sans l’homme. Non pas tant parce que ce dernier façonne la nature, mais parce qu’en posant son regard sur un territoire, il en donne une lecture singulière, sous-tendue par des jugements de valeur, des intérêts pratiques, des enjeux stratégiques, des critères esthétiques. » Le plasticien ajoutait que selon lui, il s’agissait d’une question de culture, et pas que d’agriculture. « Pour que naisse, en Occident, cette notion de paysage, il a fallu d’abord le « point de vue » des stratèges militaires, puis la « fenêtre » des peintres sur le monde » écrivait –il dans cette publication de 2002. L’auteur cite également le géographe Yves Lacoste : « Sur des espaces relativement limités, parmi les endroits d’où l’on peut voir un paysage, celui dont la vue est la plus belle est presque toujours celui qui est le plus intéressant dans un raisonnement de tactique militaire… » Le lien entre les paysages et l’histoire humaine se dessine ainsi inéluctable. Ce travail s’attache à montrer la diversité de formes de ce lien, et des paysages auxquelles ils nous confrontent.