L'après-guerre

Les paysages portent les stigmates de la bataille. Autour d’Ypres, les champs de bataille sont redevenus terres agricoles. Autour de Verdun, la Zone Rouge a évolué tel un sanctuaire historique et naturel.

Le sort des champs de bataille aux lendemains de la guerre

De nombreux écrits livrent des observations de l’évolution du paysage et de la nature sur le front. Les arbres, en particulier, tels des mutilés de guerre, focalisent souvent l’attention des observateurs. Dans les ouvrages consacrés à la restauration du pays après la Première Guerre mondiale, les auteurs ne parlent pourtant pas des préjudices subis par la forêt…

« En Belgique, estime Pierre-Alain Tallier, chercheur en Histoire des forêts à l’ULB-IGEAT et archiviste aux Archives de l’Etat, les forêts ont perdu environ 22 000 hectares pendant la guerre, en raison tant des destructions provoquées par les combats que des exploitations abusives liées aux besoins militaires ou commerciaux des Allemands ». Certains bois mis à ras sur le front disparurent à tout jamais. En compensation des destructions causées par les combats et les services allemands dans les forêts belges, l’annexion de cantons d’Eupen-Malmedy apporta 33 000 ha de forêts. Mais en Flandre, les bois du Mont Kemmel, du Polygone et de Houthulst furent parmi les seuls à être replantés. Et en Wallonie, certaines forêts comme celle de Neufchâteau changèrent de visage, les plantations de feuillus dévastées étant souvent remplacées par des résineux. Mais les préoccupations des autorités, après guerre, allèrent davantage à la restauration de l’agriculture. De nombreux essais sont tentés dès 1919, car on doute alors que les terres dévastées puissent encore être fertiles. On envisage même alors le boisement de toute la superficie. Mais lors d’une discussion à la Chambre, le ministre de l’agriculture Ruzette affirme que « contrairement aux impressions de quelques pessimistes, la très grande partie -environ 90.000 hectares- de la zone dévastée sera récupérable pour la culture. » Le boisement n’est envisagé que pour 15 000 hectares environ pour lesquels on estime alors que le prix de la restauration dépasserait la valeur récupérée. La loi du 15 novembre 1919 s’inscrira dans la ligne de ces réflexions, prévoyant divers systèmes de remise en état des terres dans un périmètre déterminé de régions dévastées…

En France, tous les champs de bataille ne connurent pas le même sort. Les terres d’Artois et de Picardie furent aussi largement rendues à l’agriculture, tandis que dans l’Est, l’Etat classa de vastes territoires comme Zone rouge, et les racheta pour les soustraire à l’exploitation agricole. Pour Jean-Paul Amat, professeur de biogéographie à l’Université Paris IV-Sorbonne, un des éléments déterminants de cette différence de traitement est la relation des sociétés vis à vis des territoires bouleversés : « Le monde de l’agro-industrie des grands céréaliers et betteraviers du Nord, riche et représenté à la Chambre, avait déjà annoncé pendant la guerre sont intention de s’occuper lui-même de la remise en état de ses terres après le conflit. De l’autre côté, à l’Est, là où avant guerre le petit agriculteur partait en sabots cultiver ses 3 hectares sur les plateaux lorrains, beaucoup de villages n’ont pas vu revenir leur population après la guerre… »

Les décisions prises dans l’après-guerre modifieront le paysage mais auront aussi un impact sur le développement économique des régions : alors que dans le Westhoek, aujourd’hui l’agriculture intensive ferait presque oublier les dévastations de 1914-1918, à Verdun, 10.000 hectares de forêt domaniale perpétuent le souvenir du champ de bataille, et le tourisme de mémoire constitue une des rares ressources économiques de la région. Partout toutefois, subsistent sur ces territoires un héritage sur lequel on a voulu fermer les yeux jusqu’à ce jour : celui des munitions et déchets de guerre encore enfouis dans le sol…

Les arbres, symboliques mutilés de guerre

"Le printemps à Verdun". À l'examen de cette oeuvre du peintre allemand Ernst Vollbehr, issue de son carnet de guerre édité aux environs de 1916, on devine qu'il a été impressionné par l'étrangeté de ce paysage où l'on pouvait voir la beauté de la nature persister vaille que vaille au milieu des engins de guerre, barbelés, terres dévastées et arbres mutilés... C'est une scène quasi surréaliste.

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Les paysages bouleversés du front entre 1914 et 1918 sont entrés rapidement et durablement dans la mémoire collective. Leurs contemporains ont-ils pris la mesure des bouleversements subis par l’environnement ?

 

Durant le conflit déjà, les soldats envoient à leurs proches des photos et cartes rendant compte des ravages de la guerre. Dès 1919, Michelin édite des guides des champs de bataille : de nombreux « touristes de guerre » se rendent sur place, et en ramènent des images qui elles aussi marqueront les esprits… Gigantesques trous d’obus, tranchées boueuses, corps déchirés : ces images qui composent désormais aussi l’imaginaire collectif lié à la Grande Guerre, traduisent-elles les préoccupations de ses contemporains ?

On sait aujourd’hui que la Première Guerre mondiale se caractérisa notamment par l’usage d’un arsenal inédit. L’artillerie connut un développement sans précédent. A Ypres, le 22 avril 1915, l’armée allemande utilise pour la première fois un gaz toxique à base de chlore. Le témoignage du Docteur Béliard, médecin du 66ème régiment d’infanterie, rend bien compte de la l’horreur de cette attaque par surprise : «Des hommes se roulaient à terre convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang. La panique était extrême. Nous étouffions dans un brouillard de chlore. D’un bout de l’horizon à l’autre, le ciel était opaque, d’un vert étrange et sinistre.» Cette attaque sonna le début de la guerre des gaz. Durant tout le conflit, les armes chimiques prendront diverses formes: bonbonnes, obus, bombes, grenades… Les gaz aussi se diversifieront : chlore, phosgène, « gaz moutarde », arsines ou encore chloropicrine. Si les témoignages sont nombreux concernant l’impact direct de ces gaz, on ne se pose pas alors la question de savoir comment ceux-ci évolueront dans l’environnement. Bien légitimement, les premières préoccupations des combattants vont aux morts et intoxiqués… 

Cependant, tout comme les photos et cartes postales, de nombreux écrits livrent des observations de l’évolution du paysage et de la nature sur le front. Luc Malchair, un des rares passionnés de la Grande Guerre à cumuler le regard du naturaliste avec celui de l’ historien, a relevé pour la revue Fortiflora quelques-unes des lignes écrites par des soldats confrontés physiquement aux ravages de la guerre sur la flore, la faune, et plus largement, les paysages du front… Les arbres, en particulier, tels des mutilés de guerre, focalisent souvent l’attention des observateurs. Le colonel Henry Charbonnel, entre Rossignol et Breuvannes, deux des villages martyres des Ardennes belges, note le 20 août 1914, ceux qui bordent la route Florenville-Tintigny ont un curieux aspect. Ils ont été criblés de balles de shrapnels, au point qu’il ne leur reste plus, sur leur face nord, un pouce carré d’écorce. A Verdun, depuis le fort de Vaux, le commandant Raynal décrit le spectacle du champ d’entonnoirs qui l’entoure:  » J’aperçois très bien les bois Fumin, de Vaux, du Chapitre, de la Caillette… Leurs arbres, rares maintenant, n’ont plus une feuille ; ils dressent lamentablement leurs fûts mutilés et roussis – et nous sommes à la fin de mai : les Allemands ont supprimé le printemps. »

Dès 1915, dans « Le Feu », Henri Barbusse, lauréat du prix Goncourt de la même année, laisse lui aussi passer dans ses lignes le constat de cette désolation : « Les grands peupliers de bordure sont fracassés, les troncs déchiquetés ; à un endroit, c’est une colonnade énorme d’arbres cassés. Puis, nous accompagnant, de chaque côté, dans l’ombre, on aperçoit des fantômes nabots d’arbres, fendus en palmiers ou tout bousillés et embrouillés en charpie de bois, en ficelle, repliés sur eux-mêmes et comme agenouillés. »

"(...) Il n'y a pas
parmi ces grands vallons
et ces immenses plaines,
dans un seul repli de terrain,
dans un seul bois
un espace assez grand
pour qu'un homme étendu y tienne,
où un guerrier ne soit tombé,
la face à terre,
la face au ciel,
sur le côté
et qui ne s'est jamais,
jamais plus relevé (...)"

François Bernouard, extrait de "Paysage", dans "Franchise militaire", 1936.

Illustration: Otto Dix, 'À Langemark" (Février 1918)', 1924.